Économie sociale et solidaire : l’économie qui répare là où le tout-marché abandonne
- Sébastien Martinez
- 18 juin
- 5 min de lecture
Il y a des économies que l’on voit partout, parce qu’elles savent se raconter. Celle des grandes marques, des plateformes numériques, des marchés financiers, des dividendes, des start-up et des fortunes qui se construisent vite.
Et puis il y a une autre économie, plus discrète, moins spectaculaire, mais beaucoup plus présente dans nos vies qu’on ne l’imagine : l’économie sociale et solidaire.
Elle est dans le club de sport où l’on inscrit son enfant. Dans l’association qui organise une fête de quartier. Dans la mutuelle qui rembourse une paire de lunettes. Dans la structure d’aide à domicile qui accompagne une personne âgée. Dans l’entreprise d’insertion qui remet quelqu’un sur le chemin de l’emploi. Dans la coopérative agricole qui permet à des producteurs de peser collectivement face aux grandes centrales d’achat.
Cette économie-là n’est pas marginale. En France, elle représente environ 200 000 entreprises et structures, près de 2,4 à 2,6 millions de salariés, autour de 14 % de l’emploi privé et environ 10 % du PIB. Elle pèse donc lourd. Mais elle pèse surtout autrement.
Car son objectif premier n’est pas de rémunérer le capital. Son objectif est de répondre à un besoin.
C’est là toute la différence avec une logique purement libérale. Dans une entreprise classique, la rentabilité n’est pas un gros mot : elle permet d’investir, d’embaucher, de durer. Mais lorsque la rentabilité devient la seule boussole, certains besoins disparaissent des radars. L’aide aux personnes âgées isolées n’est pas toujours rentable.
L’insertion de personnes éloignées de l’emploi demande du temps. La culture populaire rapporte rarement autant qu’un produit financier. L’accompagnement du handicap, la médiation sociale, l’éducation populaire ou la solidarité de proximité ne se mesurent pas seulement en marge nette.
L’économie sociale et solidaire intervient précisément là.
Elle ne dit pas que l’argent n’a pas d’importance. Elle dit que l’argent doit rester un moyen, pas une finalité.
Prenons l’exemple d’une mutuelle. Dans une compagnie d’assurance classique, une partie de la richesse créée peut remonter vers des actionnaires. Dans une mutuelle, il n’y a pas d’actionnaires à rémunérer : les adhérents sont au cœur du modèle. L’objectif est de mutualiser un risque, de protéger, de prévenir, d’accompagner. Le rapport à l’argent n’est donc pas le même.
Prenons l’exemple d’une coopérative. Dans une société classique, celui qui détient le capital détient le pouvoir. Dans beaucoup de coopératives, le principe est différent : une personne, une voix. Le pouvoir n’est plus seulement lié à l’argent investi, mais à la participation au projet collectif.
Prenons l’exemple d’une association d’aide à domicile. Elle intervient parfois auprès de personnes âgées modestes, isolées, fragiles. Ce public n’est pas toujours le plus rentable. Pourtant, c’est souvent celui qui a le plus besoin d’être accompagné. Une structure de l’économie sociale et solidaire peut accepter cette mission parce qu’elle ne raisonne pas uniquement en rentabilité immédiate.
C’est aussi vrai pour l’insertion. Une entreprise classique peut hésiter à recruter quelqu’un qui a connu une longue période de chômage, des difficultés sociales ou un parcours cabossé. Une entreprise d’insertion, elle, construit précisément son modèle autour de cette personne. Elle ne se demande pas seulement : “Combien va-t-elle rapporter ?” Elle se demande : “Comment peut-on l’aider à retrouver une place ?”
Cette différence est immense.
Elle montre que l’économie sociale et solidaire n’est pas une économie de la charité. C’est une économie de la responsabilité.
Elle crée de l’emploi. Elle produit des services. Elle gère des budgets. Elle répond à des marchés publics. Elle investit. Elle innove. Mais elle le fait avec une exigence supplémentaire : celle de l’utilité sociale.
La loi du 31 juillet 2014 a d’ailleurs donné un cadre à cette philosophie. L’ESS repose sur quelques principes simples : un but poursuivi autre que le seul partage des bénéfices, une gouvernance démocratique, une lucrativité limitée et le réinvestissement prioritaire des excédents dans le projet.
En clair : on peut gagner de l’argent, mais on ne construit pas le projet uniquement pour cela.
Cette nuance est essentielle à une époque où tout semble devoir être évalué selon la même grille : combien ça coûte, combien ça rapporte, combien ça dégage.
Or, une société ne tient pas seulement avec des tableaux Excel.
Elle tient aussi grâce à des bénévoles, des éducateurs, des soignants, des aidants, des associations, des coopératives, des structures de proximité, des femmes et des hommes qui produisent du lien social.
Combien vaut un club sportif qui évite à des adolescents de traîner seuls dehors ?
Combien vaut une association culturelle qui permet à des enfants de découvrir le théâtre, la musique ou la danse ?
Combien vaut une structure qui accompagne une personne âgée pour qu’elle puisse rester chez elle plus longtemps ?
Combien vaut une entreprise d’insertion qui redonne une dignité professionnelle à quelqu’un qui avait fini par penser qu’il ne servait plus à rien ?
Ces questions ne sont pas abstraites. Elles touchent nos communes, nos quartiers, nos familles.
Dans beaucoup de territoires, l’économie sociale et solidaire est l’un des derniers remparts contre l’isolement. Elle maintient des services que le marché seul n’aurait pas forcément intérêt à conserver. Elle crée de l’activité là où les grandes entreprises ne viennent pas toujours. Elle permet à des projets locaux de naître sans attendre qu’un investisseur extérieur y trouve une rentabilité immédiate.
Cela ne veut pas dire que ce modèle est parfait.
L’ESS connaît aussi ses fragilités. Beaucoup d’associations dépendent des subventions publiques. Les métiers du social, de l’aide à domicile, de l’animation ou de la médiation sont encore trop souvent mal rémunérés. Les structures doivent faire face à une complexité administrative lourde. Et certaines sont parfois contraintes de fonctionner avec des moyens insuffisants alors qu’elles assurent des missions essentielles.
Mais c’est justement parce qu’elle est indispensable qu’elle mérite d’être mieux reconnue.
Dans une société confrontée au vieillissement, aux fractures sociales, à la solitude, aux difficultés d’accès aux soins, au décrochage scolaire, à la fragilisation du monde associatif et à la perte de confiance dans les institutions, l’économie sociale et solidaire apporte une réponse concrète : remettre l’humain au centre de l’économie.
Ce n’est pas une formule.
C’est une méthode.
Cela signifie que l’on peut entreprendre sans être obsédé par le profit maximal. Que l’on peut gérer sérieusement sans renoncer à la solidarité. Que l’on peut créer de l’emploi tout en répondant à un besoin collectif. Que l’économie peut être performante sans devenir brutale.
C’est aussi cette philosophie qui donne du sens à mon engagement personnel.
En rejoignant CAP Service, je ne fais pas seulement le choix d’une structure. Je fais le choix d’un état d’esprit. Celui d’une économie qui accompagne au lieu d’abandonner. Celui d’un modèle qui permet d’entreprendre tout en restant fidèle à des valeurs de solidarité, de proximité et de responsabilité. Celui d’une organisation où l’on peut développer une activité, créer de la valeur, servir des clients, mais sans perdre de vue l’utilité humaine de ce que l’on construit.
À mes yeux, l’avenir économique ne peut pas se résumer à l’affrontement entre l’État et le marché, entre assistance et libéralisme total.
Il existe une troisième voie.
Une voie plus exigeante, plus collective, plus enracinée dans les territoires.
Cette voie, c’est celle de

Et peut-être que demain, dans un monde où beaucoup cherchent du sens, elle ne sera plus une économie alternative.
Elle sera simplement une économie d’avenir.
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