Autoroutes : le péage, oui. La rente privée, non.
- Sébastien Martinez
- il y a 5 jours
- 3 min de lecture

Tribune. Cette chronique n’engage que son auteur.
Payer un péage ne me choque pas. Une autoroute coûte cher à entretenir : l’asphalte, la sécurité, les aires de repos, les travaux. Il est normal que ceux qui l’utilisent participent à ces frais.
Ce qui me choque, c’est autre chose : la France a confié ses autoroutes à des entreprises privées, et ces autoroutes sont devenues une source de profits considérables.
Des routes stratégiques transformées en rente
Les autoroutes ne sont pas un produit comme un autre. Elles relient les régions. Elles permettent aux salariés, aux familles et aux entreprises de circuler. Elles font partie de notre pays au même titre qu’un service public.
Pourtant, chaque année, les tarifs augmentent. Chaque année, les automobilistes paient plus cher pour partir en vacances ou aller travailler.
Le système fonctionne ainsi : l’usager paie, l’État prélève sa part de taxes, et les sociétés privées empochent le reste.
Comment on en est arrivé là
Il faut revenir en arrière pour comprendre. Jusqu’au début des années 2000, l’État était propriétaire des sociétés qui géraient les autoroutes. Puis, entre 2002 et 2006, il a vendu ses parts, petit à petit, à des groupes privés : Vinci, Eiffage et l’espagnol Abertis.
La vente finale, en 2006, sous le gouvernement de Dominique de Villepin, a rapporté 14,8 milliards d’euros à l’État. L’objectif affiché à l’époque était de réduire la dette publique.
Le problème, c’est que cette vente s’est révélée être une très mauvaise affaire pour les Français. Une commission d’enquête du Sénat a calculé que les quatre grandes sociétés d’autoroutes verseront environ 76 milliards d’euros de dividendes à leurs actionnaires d’ici 2036, date de fin des concessions. C’est cinq fois plus que ce que l’État a touché en les vendant.
Pire : les contrats, censés durer jusqu’en 2032 environ, ont ensuite été prolongés en 2015, sans nouvelle mise en concurrence. Résultat, la rentabilité de ces sociétés dépasse aujourd’hui largement ce qui avait été prévu au moment de la privatisation.
Une bonne route, mais un mauvais modèle
Il faut être honnête : le réseau autoroutier français est plutôt bien entretenu, comparé à d’autres pays. La qualité a un coût, et je ne le conteste pas.
Mais la qualité ne justifie pas tout :
• Elle ne justifie pas des concessions aussi longues.
• Elle ne justifie pas des profits aussi élevés.
• Elle ne justifie pas des hausses de tarifs chaque année.
• Elle ne justifie pas que l’État perde autant la main sur des infrastructures aussi importantes.
Le péage en lui-même n’est pas le problème. C’est ce qu’on en fait qui pose question. Un péage est acceptable s’il finance vraiment l’entretien et les investissements. Il devient injuste quand il sert d’abord à nourrir les profits des actionnaires.
Un autre sujet à ouvrir : qui use le plus nos routes ?
Un camion qui traverse la France du nord au sud ne devrait pas payer de la même façon qu’un automobiliste français qui va simplement au travail.
On ne peut pas faire de différence selon la nationalité, mais on peut faire payer davantage ceux qui usent le plus le réseau : selon le poids du véhicule, la distance parcourue ou la pollution émise. Ce n’est pas du protectionnisme, c’est simplement cohérent.
Il est temps que l’État reprenne la main
Les concessions actuelles arriveront à leur terme entre 2031 et 2036. Ce moment ne doit pas être géré à la légère, en reconduisant simplement les mêmes contrats.
Il faudra poser une vraie question : les autoroutes doivent-elles continuer à enrichir des actionnaires privés, ou redevenir un outil au service de tous les Français ?
Je plaide pour une reprise en main publique du réseau, ou à défaut pour des règles beaucoup plus strictes : un plafond réel sur les tarifs, une transparence totale sur les contrats et les marges, et une priorité claire donnée à l’entretien plutôt qu’aux dividendes.
Payer pour entretenir nos autoroutes, oui. Mais les Français ne doivent pas continuer à financer, sans contrepartie, les profits d’actionnaires privés sur un bien qui appartenait à tous.
Le péage, oui. La rente privée, non.
Sources : Sénat, rapport de la commission d’enquête sur les concessions autoroutières ; Cour des comptes, rapports sur les relations entre l’État et les sociétés concessionnaires d’autoroutes ; FIPECO ; Public Sénat.
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