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Incinérateurs : la transition écologique peut-elle reposer sur un modèle qui a besoin de nos déchets ?

Nous vivons une époque paradoxale.

Jamais les Français n’ont autant entendu parler de tri, de recyclage, de compostage, de réduction des déchets ou d’économie circulaire. Chaque campagne de communication nous invite à mieux consommer, à réparer plutôt qu’à jeter, à limiter les emballages, à produire moins de déchets.

Et pourtant…


Dans le même temps, nos collectivités continuent parfois d’investir des centaines de millions d’euros dans des équipements dont la survie économique repose précisément sur l’existence… de ces déchets.

Cette contradiction mérite d’être posée.

Car derrière les discours techniques sur les « unités de valorisation énergétique », il existe une réalité bien plus complexe.


Que fait réellement un incinérateur ?

Contrairement à une idée reçue, un incinérateur ne fait pas disparaître les déchets.

Il les transforme.

Chaque jour, des centaines de camions viennent déverser les ordures ménagères qui n’ont pu être recyclées : sacs noirs, emballages complexes, plastiques souillés, textiles non valorisables, refus de tri…


Ces déchets sont brûlés dans des fours à plus de 850 °C.


La chaleur dégagée produit de la vapeur qui peut alimenter une turbine électrique ou un réseau de chauffage urbain.

C’est ce que l’on appelle la valorisation énergétique.

Mais tout ne disparaît pas.


Il reste des mâchefers, des résidus solides. Il reste des cendres toxiques issues du traitement des fumées. Il reste des fumées qui doivent être filtrées avec des installations extrêmement sophistiquées.

Et surtout…


Il reste du dioxyde de carbone.

Chaque tonne de déchets brûlée émet du CO₂. En moyenne, l’incinération d’une tonne de déchets ménagers produit entre 0,7 et 1,2 tonne de CO₂, selon leur composition. Les plastiques, issus du pétrole, sont particulièrement concernés.


Autrement dit, un incinérateur produit de l’énergie, mais il reste une installation industrielle émettrice de gaz à effet de serre.


En France, environ 35 % des déchets ménagers sont aujourd’hui incinérés, ce qui représente plusieurs dizaines de millions de tonnes chaque année.


Une usine extrêmement coûteuse

On parle rarement du coût réel.

Construire un incinérateur représente un investissement colossal.


Selon sa taille, son coût peut atteindre plusieurs centaines de millions d’euros, souvent entre 150 et 400 millions d’euros pour une installation moderne.

Puis viennent les dépenses permanentes :

  • les remboursements d’emprunts ;

  • les coûts de fonctionnement ;

  • les équipes d’exploitation ;

  • la maintenance permanente ;

  • les mises aux normes environnementales ;

  • le remplacement des filtres ;

  • les contrôles réglementaires ;

  • le traitement des résidus dangereux.

À cela s’ajoutent les taxes environnementales, notamment la TGAP (Taxe Générale sur les Activités Polluantes), dont le montant a fortement augmenté ces dernières années afin d’inciter à réduire le recours à l’incinération.


Le coût moyen de traitement par incinération se situe généralement entre 100 et 150 euros par tonne, mais peut dépasser 200 euros dans certaines installations récentes ou fortement endettées.

Demain, l’Union européenne envisage également d’intégrer progressivement l’incinération au marché européen du carbone.


L’objectif est logique : faire payer davantage les activités qui émettent du CO₂.

Mais cela signifie aussi une hausse potentielle des coûts.


Et au bout de la chaîne…

C’est toujours le contribuable qui règle la facture.

Par sa taxe d’enlèvement des ordures ménagères.

Par les budgets des collectivités.

Par ses impôts.


Le piège dont personne ne parle

C’est ici que se situe probablement la plus grande contradiction.


Un incinérateur représente un investissement prévu pour fonctionner pendant trente ou quarante ans.

Or une telle installation ne peut pas fonctionner à moitié.


Ses coûts fixes restent quasiment identiques, qu’elle brûle beaucoup ou peu.

Les emprunts continuent.

Les salaires continuent.

La maintenance continue.

Les contrôles continuent.

Les fours doivent fonctionner.

Autrement dit…

Un incinérateur vide coûte presque aussi cher qu’un incinérateur plein.

Il faut donc l’alimenter.

Et son combustible…

Ce sont nos déchets.

Nous demandons donc aux citoyens de produire moins de déchets.

Mais nous construisons des équipements qui ont besoin qu’ils continuent d’en produire suffisamment.

Voilà toute la contradiction.


Quand les déchets viennent de plus en plus loin

Que se passe-t-il lorsque les habitants trient mieux ?

Lorsque le compostage fonctionne ?

Lorsque les emballages diminuent ?

Lorsque les déchets résiduels baissent ?

On pourrait croire que c’est une excellente nouvelle.

Pour la planète, oui.

Pour un incinérateur, beaucoup moins.

Lorsque les tonnages diminuent, le coût de traitement par tonne augmente.

Les charges fixes doivent être réparties sur moins de déchets.

Alors certaines installations recherchent des déchets ailleurs.

D’abord dans les communes voisines.

Puis dans d’autres départements.

Parfois dans d’autres régions.

Et, dans certains pays européens, des déchets franchissent même les frontières pour alimenter des usines qui ne doivent pas s’arrêter.

Nous assistons alors à une situation étonnante.

Des camions parcourent parfois des centaines de kilomètres pour transporter… des déchets… destinés à être brûlés.

Avec, là encore, des émissions supplémentaires liées au transport.

Peut-on encore parler d’économie circulaire ?


Le débat européen est lancé

Cette contradiction n’échappe plus à l’Europe.

Pendant longtemps, les pays nordiques ont été présentés comme des modèles grâce à leurs réseaux de chaleur alimentés par les incinérateurs.

Aujourd’hui, le regard évolue.

Les objectifs climatiques deviennent plus exigeants.

Les émissions de CO₂ issues de l’incinération sont davantage prises en compte.

La Commission européenne travaille sur leur intégration progressive dans le marché du carbone.

Plusieurs pays renforcent déjà la fiscalité sur cette activité.

Le message est clair.

L’incinération n’est plus considérée uniquement comme une solution.

Elle devient aussi un problème climatique.


La proposition de loi de La France insoumise

En France, une proposition de loi portée par des députés de La France insoumise demande un moratoire sur la construction de nouveaux incinérateurs.

Que l’on partage ou non cette orientation politique importe finalement peu.

Le texte pose une question essentielle.

Est-il cohérent de construire aujourd’hui des équipements qui devront fonctionner jusqu’en 2060 ou 2070, alors que notre objectif officiel est précisément de réduire fortement la quantité de déchets ?

C’est une interrogation légitime.

Elle mérite un vrai débat public.


Et si le problème n’était pas notre tri ?

On entend souvent que les Français trient mal.

C’est parfois vrai.

Mais le citoyen intervient en fin de chaîne.

Avant lui, il y a les industriels.

Les emballages multicouches.

Les plastiques impossibles à recycler.

Les produits jetables.

L’obsolescence programmée.

Le suremballage.

Les objets non réparables.

Les consignes parfois incompréhensibles.

Pourquoi continuer à produire autant de déchets impossibles à valoriser ?

Pourquoi ne pas imposer davantage l’écoconception ?

Pourquoi ne pas développer massivement la consigne ?

Pourquoi ne pas favoriser la réparation plutôt que le remplacement ?

Pourquoi ne pas soutenir beaucoup plus fortement les ressourceries ?

Pourquoi ne pas généraliser partout la collecte des biodéchets ?


Les bonnes questions

Avant de construire un nouvel incinérateur, une collectivité devrait répondre publiquement à quelques questions simples.

Avons-nous réellement tout mis en œuvre pour réduire les déchets à la source ?

Avons-nous évalué le coût global de cette installation pendant quarante ans ?

Avons-nous anticipé l’augmentation des taxes environnementales et du prix du carbone ?

Que se passera-t-il si les déchets diminuent de 30 % ou de 40 % ?

Faudra-t-il aller chercher des déchets toujours plus loin ?

Ou augmenter encore la facture des habitants ?


L’urgence est peut-être ailleurs

Le véritable enjeu n’est peut-être plus de savoir comment brûler nos déchets.

Le véritable enjeu est peut-être de ne plus les produire.

Car chaque emballage évité est un camion en moins.

Chaque objet réparé est une ressource préservée.

Chaque biodéchet composté est une tonne qui ne prendra ni la route, ni le chemin d’un four.

La transition écologique ne pourra pas reposer durablement sur un modèle économique qui dépend d’un approvisionnement permanent en déchets.

Le paradoxe est total : nous investissons des centaines de millions d’euros pour apprendre aux citoyens à produire moins de déchets… tout en finançant des usines qui ont besoin qu’ils continuent d’en produire.

Voilà sans doute la question que devront trancher les générations qui viennent.


Non pas : comment mieux brûler nos déchets ?

Mais bien : comment construire une société qui n’en ait plus besoin ?


Une question politique qui mérite d’être posée

Au-delà des aspects techniques, le débat sur les incinérateurs est aussi un débat profondément politique.


Pourquoi certains maires, présidents d’intercommunalité, vice-présidents d’agglomération ou de métropole défendent-ils avec autant de conviction la construction ou l’extension de ces infrastructures ?


Quelles sont les raisons qui motivent ces choix ?

Est-ce parce qu’ils considèrent que l’incinération reste aujourd’hui la meilleure solution pour traiter les déchets qui ne peuvent être ni recyclés ni réemployés ?


Est-ce parce qu’ils souhaitent sécuriser un réseau de chaleur urbain alimentant des milliers de logements ?

Est-ce parce qu’il s’agit de préserver des investissements déjà réalisés, parfois de plusieurs centaines de millions d’euros, qu’il faut continuer à amortir pendant trente ou quarante ans ?


Ou bien parce qu’une fois ces équipements construits, il devient extrêmement difficile, financièrement et politiquement, de changer de modèle ?


Les citoyens sont en droit d’attendre des réponses claires.

Car lorsqu’une collectivité engage des sommes considérables pour plusieurs décennies, elle engage aussi l’avenir de son territoire, de ses finances et de sa stratégie environnementale.


Ces décisions méritent donc un débat public transparent, des études indépendantes, une information complète sur les coûts, les bénéfices, les alternatives et les conséquences à long terme.

En démocratie, la confiance ne repose pas sur des certitudes. Elle repose sur la transparence.


Et lorsque les enjeux sont aussi importants que la gestion de nos déchets, de notre argent public et de notre avenir climatique, poser des questions n’est pas une polémique.

C’est une exigence démocratique.

 
 
 

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