Coupes rases : sommes-nous en train de sacrifier nos forêts sur l'autel de la rentabilité ?
- Sébastien Martinez
- 4 juil.
- 5 min de lecture

Une forêt met parfois deux siècles à naître. Une pelleteuse suffit pour l'effacer en une journée.
Traversez aujourd'hui certains massifs français : là où s'élevaient des hectares de hêtres, de chênes ou de douglas, il ne reste qu'un terrain nu, hérissé de souches et labouré d'ornières. Cette image choque de plus en plus de monde, et pose une vraie question : quelle forêt voulons-nous transmettre ?
La forêt en chiffres : un patrimoine sous tension
17,6 millions d'hectares. C'est la surface boisée en France métropolitaine et en Corse en 2024, soit 32 % du territoire national , un record depuis un siècle, contre 10 millions d'hectares il y a cent ans *(source : IGN, Inventaire forestier national 2025)*.
Une surface qui progresse, donc. Mais la santé de cette forêt, elle, se dégrade nettement :
| Indicateur | Évolution récente | Source |
Mortalité annuelle des arbres +125 % en dix ans (7,4 millions de m³/an sur 2005-2013 → 16,7 millions de m³/an sur 2015-2023) | IGN, 2025
Séquestration annuelle de CO₂ par les forêts En baisse de près de 40 % (63 Mt CO₂/an sur 2005-2013 → 39 Mt CO₂/an sur 2015-2023) | IGN, 2025
Arbres présentant des symptômes de dépérissement 193 millions d'arbres, soit 8 % des 2,3 milliards d'arbres suivis (jusqu'à 26 % des frênes) | IGN, indicateur DEPERIS, 2021-2024
Croissance biologique globale des forêts -4 %** entre 2005-2013 et 2015-2023 | IGN, 2025
Autrement dit : la forêt française gagne du terrain en surface, mais perd en vitalité. Et dans certains massifs du Nord-Est, la mortalité et les coupes sanitaires dépassent désormais la production biologique : le stock de carbone accumulé depuis des décennies y recule brutalement.
Un arbre, bien plus qu'un tas de bois
Réduire un arbre à sa valeur commerciale, c'est ignorer l'essentiel de ce qu'il produit gratuitement :
- il rafraîchit l'air ;
- il protège et fertilise les sols ;
- il filtre l'eau et limite les inondations ;
- il abrite une biodiversité considérable ;
- il capte du CO₂ et régule localement le climat.
Le chiffre qui frappe : un grand chêne peut évapotranspirer jusqu'à 1 000 litres d'eau par jour en été, un hêtre environ 100 litres, un bouleau 75 litres (source : Wikipédia « Évapotranspiration » ; ONF). À l'échelle d'un hectare de forêt tempérée, cela représente environ 30 tonnes d'eau rejetées dans l'air chaque jour, l'équivalent d'une pluie de 3 mm. Ce n'est pas une image : la forêt fabrique littéralement une partie de son propre climat, en rafraîchissant l'air et en alimentant les précipitations locales.
La coupe rase : un choc brutal pour tout un écosystème
Une coupe rase consiste à récolter la quasi-totalité des arbres d'une parcelle en un temps très court. Nécessaire après une tempête ou une attaque massive de parasites, elle devient problématique lorsqu'elle se banalise comme mode de gestion courant.
Ses effets en cascade :
1. **Le couvert disparaît** → le sol est exposé en plein soleil.
2. **La température au sol grimpe**, l'humidité chute.
3. **Le passage des engins compacte les sols** et perturbe le réseau souterrain de champignons (le fameux « Wood Wide Web ») qui relie les racines des arbres entre elles.
4. **Le ruissellement s'accélère**, emportant les éléments fertiles.
Un sol forestier met parfois plusieurs centaines d'années à reconstituer sa richesse en humus. Une coupe rase, elle, ne dure que quelques jours.
Quant aux jeunes plants replantés derrière : leurs racines superficielles les rendent bien plus vulnérables à la sécheresse que les arbres matures, pendant plusieurs décennies. « On replante derrière » ne veut donc pas dire « on recrée une forêt ».
Scolytes : la monoculture prise en défaut
Le cas des épicéas illustre la fragilité des peuplements uniformes plantés au même âge, sur la même parcelle.
- Entre 2018 et fin 2023, la France a enregistré environ 22 millions de m³ de bois d'épicéa scolyté, concentrés notamment dans le Grand Est et en Bourgogne-Franche-Comté, soit près de 60 000 hectares touchés(sources : ministère de l'Agriculture ; ONF ; goodforest.fr)
- À l'échelle de l'Europe centrale, les dégâts cumulés avoisinent 360 millions de m³ de bois scolyté, avec un pic à plus de 160 millions de m³ en une seule année (2020).
- En Allemagne, plus de 800 millions d'euros ont été investis pour reconstituer les massifs touchés.
Le mécanisme est simple : des sécheresses et des hivers doux répétés affaiblissent les épicéas, qui ne produisent plus assez de résine pour repousser l'insecte. Dans une forêt mélangée, la perte d'une essence n'entraîne pas l'effondrement du peuplement.
Ce que l'Histoire nous enseigne
Le pourtour méditerranéen porte encore les traces de siècles de déforestation intensive : défrichements pour l'agriculture et la construction navale, surpâturage, incendies répétés. Résultat, dans de nombreuses régions de Grèce, d'Italie ou d'Espagne : des sols lessivés, une roche mise à nu, une fertilité durablement amoindrie et des cours d'eau devenus irréguliers. Ce processus, engagé sur plusieurs siècles, n'est toujours pas totalement effacé aujourd'hui. La leçon : une forêt détruite peut mettre des siècles à retrouver ses fonctions écologiques complètes.
Exploiter sans détruire : des solutions existent
Il ne s'agit pas d'opposer filière bois et écologie : le bois reste indispensable pour construire, se chauffer, fabriquer. La vraie question est : comment produire sans dégrader durablement ?
Plusieurs pistes, déjà mises en œuvre par certains gestionnaires :
- la futaie irrégulière, qui mélange les âges sur une même parcelle ;
- le mélange d'essences, qui limite le risque sanitaire global ;
- les coupes progressives plutôt que rases ;
- la régénération naturelle ;
- le maintien d'arbres anciens, réservoirs de biodiversité et de carbone ;
- la protection des sols lors des chantiers d'exploitation.
Ces méthodes demandent davantage de technicité et de temps. Mais elles renforcent la résilience des forêts face aux sécheresses, aux parasites et aux tempêtes, des chocs appelés à se multiplier avec le changement climatique.
En résumé
Surface forestière française | 17,6 Mha (32 % du territoire)
Évolution de la mortalité des arbres +125 % en 10 ans
Évolution de la capacité de stockage de CO₂ -40 % en 10 ans
Eau évapotranspirée par un grand chêne jusqu'à 1 000 L/jour
Bois d'épicéa perdu aux scolytes en France (2018-2023) ~22 millions de m³
La question n'est pas de savoir si nous devons exploiter nos forêts, mais si nous aurons la sagesse de les gérer comme un capital vivant plutôt que comme un simple stock de bois. Car une forêt ne se résume pas à ce qu'on y récolte : elle se mesure à tout ce qu'elle offre gratuitement, depuis des siècles.
Sources principales
- IGN, *Inventaire forestier national, résultats 2025* (ign.fr)
- Ministère de l'Agriculture, *La forêt française en chiffres* (agriculture.gouv.fr)
- ONF, *Les secondes vies du bois scolyté* et *Le pouvoir des arbres : l'évapotranspiration* (onf.fr)
- Wikipédia, *Évapotranspiration* et *Crise des scolytes*
- goodforest.fr, *Analyse comparative de la crise des scolytes, France vs Europe*
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