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Brexit : la leçon britannique que la France ne peut pas ignorer




Le 23 juin 2016, une majorité de Britanniques décidait de quitter l’Union européenne. Les promesses étaient alors nombreuses : reprendre le contrôle des frontières, des lois, de l’économie, du destin national. Dix ans plus tard, l’heure n’est plus aux slogans. Elle est au bilan. Et ce bilan mérite d’être regardé avec honnêteté.


Les derniers sondages sont sans appel : plus d’un Britannique sur deux considère désormais que le Brexit a été un échec. À l’inverse, seuls 12 % le jugent réussi. Si l’on exclut les indécis, près de huit Britanniques sur dix ayant un avis estiment que la sortie de l’Union européenne n’a pas produit les résultats annoncés. Loin des passions de la campagne référendaire, la réalité a fini par s’imposer.


Quitter l’Europe était simple. La remplacer s’est révélé beaucoup plus difficile.


Pendant des années, les défenseurs du Brexit ont laissé croire qu’il serait possible de conserver tous les avantages de l’Union européenne sans en accepter les contraintes. La réalité économique est venue rappeler une vérité simple : lorsque l’on quitte le premier marché du monde, des conséquences apparaissent inévitablement. Les entreprises britanniques ont dû faire face à de nouvelles formalités douanières, à des contrôles administratifs supplémentaires, à des coûts logistiques plus élevés et à une complexité réglementaire jusqu’alors inconnue. Des milliers de petites entreprises qui exportaient naturellement vers l’Europe ont découvert que le commerce international n’avait rien d’une formalité. L’agriculture, la pêche, l’industrie manufacturière, les transports et certains secteurs de services ont vu apparaître de nouvelles difficultés. Le Royaume-Uni demeure une grande nation, son économie reste puissante, mais elle progresse désormais moins vite que ce qui avait été envisagé avant la rupture avec Bruxelles. La souveraineté retrouvée a eu un prix.


Au-delà des débats idéologiques, les chiffres parlent. Les investissements étrangers ont ralenti. De nombreuses entreprises ont choisi de transférer une partie de leurs activités vers l’Union européenne afin de conserver un accès direct au marché unique. La City de Londres demeure l’un des principaux centres financiers du monde, mais certaines activités ont migré vers Paris, Francfort, Amsterdam ou Dublin. Le Brexit n’a pas provoqué l’effondrement annoncé par certains, mais il n’a pas davantage produit le formidable rebond promis par ses partisans. Entre les promesses et la réalité, l’écart est considérable.


Et si la France prenait le même chemin ?


Depuis plusieurs années, certains responsables politiques français proposent de quitter l’Union européenne, quand d’autres réclament une réduction massive de la contribution française au budget communautaire. À première vue, l’idée peut sembler séduisante : qui ne souhaiterait pas payer moins, qui ne souhaiterait pas davantage de souveraineté ? Pourtant, derrière ces discours se cache une question essentielle : que perdrions-nous ?


Car la contribution française n’est pas simplement une dépense. Elle est aussi un investissement. Elle finance des infrastructures, soutient nos agriculteurs à travers la Politique Agricole Commune, accompagne la recherche scientifique, aide nos entreprises à innover, soutient nos territoires ruraux, contribue à la transition énergétique, permet à nos étudiants de partir étudier à l’étranger, et nous confère un poids politique considérable dans les négociations commerciales internationales.


La France, par ailleurs, n’est pas une île. Le Royaume-Uni pouvait compter sur une géographie particulière ; la France est au cœur du continent. Notre industrie est profondément intégrée à celle de nos voisins. Nos entreprises travaillent chaque jour avec l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la Belgique ou les Pays-Bas. Nos chaînes logistiques traversent l’Europe, nos agriculteurs dépendent largement du marché européen, nos exportations reposent principalement sur nos partenaires continentaux. Imaginer que nous pourrions nous extraire facilement de cet ensemble relève davantage du fantasme politique que de la réalité économique.


Le déficit démocratique, racine du mal européen.


Si l’euroscepticisme prospère aujourd’hui dans presque tous les pays membres, ce n’est pas uniquement parce que des démagogues habiles en ont fait leur fonds de commerce. C’est aussi, et peut-être surtout, parce qu’il pointe une réalité que les défenseurs sincères de l’Europe ont trop longtemps refusé de regarder en face : l’Union européenne souffre d’un déficit démocratique profond, structurel, et de plus en plus difficile à ignorer.


La Commission européenne en est l’incarnation la plus visible. Organe exécutif de l’Union, elle dispose d’un pouvoir considérable : elle seule peut proposer des textes législatifs, elle négocie les accords commerciaux au nom des vingt-sept États membres, elle surveille le respect des règles budgétaires nationales, elle instruit les dossiers de concurrence qui peuvent condamner ou absoudre les plus grandes entreprises du monde. En d’autres termes, elle gouverne. Et pourtant, aucun citoyen européen ne l’a élue.


Ses membres sont désignés par les gouvernements nationaux, selon des équilibres politiques et géographiques négociés dans l’ombre des sommets européens. Sa présidente est certes soumise à un vote du Parlement européen, mais ce vote intervient en bout de course, après que les chefs d’État et de gouvernement se sont mis d’accord entre eux sur un nom. Le citoyen, lui, n’a pas voix au chapitre. Il découvre le résultat dans les journaux, comme s’il s’agissait d’une affaire qui ne le concernait pas directement.


Une démocratie sans peuple.


Cette architecture institutionnelle n’est pas née d’une mauvaise intention. Elle est le fruit d’une construction progressive, pensée à l’origine pour des élites politiques convaincues que l’intégration européenne était trop sérieuse pour être confiée aux passions des peuples. Pendant longtemps, ce modèle a fonctionné, ou du moins a semblé fonctionner, parce que les résultats étaient au rendez-vous : la paix, la prospérité, la libre circulation. Les citoyens acceptaient de ne pas choisir ceux qui les gouvernaient à Bruxelles parce que, au fond, ils ne les voyaient guère.


Mais ce temps est révolu. L’Union européenne est aujourd’hui présente dans des pans entiers de la vie quotidienne : les normes alimentaires, les données personnelles, les règles environnementales, les politiques migratoires, les décisions budgétaires. Elle n’est plus une affaire de techniciens discutant de tarifs douaniers dans des couloirs feutrés. Elle est devenue une puissance politique à part entière, qui légifère, qui sanctionne, qui redistribue. Et une puissance politique qui n’est pas choisie par les citoyens est, tôt ou tard, une puissance politique contestée.


C’est exactement ce que nous observons depuis une décennie. Le rejet de l’Europe ne s’exprime plus seulement dans les pays périphériques ou économiquement fragilisés. Il gagne le cœur même du projet européen, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Autriche. Et dans presque tous les cas, derrière les arguments économiques ou identitaires que les partis populistes mettent en avant, se cache une même frustration fondamentale : le sentiment que les décisions importantes sont prises ailleurs, par des gens que personne n’a choisis et que personne ne peut renvoyer.


Rendre l’Europe aux citoyens.


La réponse à cette crise ne peut pas se limiter à une meilleure communication ou à davantage de pédagogie. Ce serait confondre le symptôme et la cause. Ce que les citoyens européens réclament, souvent sans pouvoir le formuler clairement, c’est une Europe dans laquelle leur vote compte vraiment, dans laquelle les responsables rendent des comptes, dans laquelle une élection peut changer le cours des choses.


Cela suppose d’ouvrir sérieusement le débat sur l’élection directe du président ou de la présidente de la Commission européenne au suffrage universel. Chaque citoyen des vingt-sept États membres pourrait voter pour un candidat portant un programme clair, débattu publiquement, soumis à l’épreuve de la contradiction. Une telle élection créerait ce qui manque cruellement aujourd’hui : un moment démocratique véritablement européen, un espace politique commun où des visions différentes de l’avenir du continent s’affronteraient devant les peuples plutôt que derrière les portes closes des conseils européens.


Une autre voie, plus prudente mais déjà plus ambitieuse que le statu quo, pourrait s’inspirer du modèle américain en instituant un collège de grands électeurs désignés dans chaque État membre, proportionnellement à leur population. Ce système préserverait l’équilibre entre les nations tout en introduisant une légitimité populaire que le système actuel est incapable de produire.


La responsabilité comme fondement.


Car c’est bien là le nœud du problème. En démocratie, le pouvoir n’est légitime que s’il peut être remis en question. Un gouvernement que l’on peut élire, on peut aussi le renvoyer. Cette menace permanente de la sanction électorale est ce qui oblige les responsables politiques à rendre des comptes, à expliquer leurs choix, à écouter ceux qu’ils gouvernent. Sans elle, le pouvoir se bureaucratise, se replie sur lui-même, perd le contact avec les réalités vécues par les citoyens.


C’est précisément ce qui s’est produit à Bruxelles. Non par cynisme ou par mépris délibéré, mais par construction. Un système conçu pour isoler la décision technocratique des turbulences de la politique démocratique produit inévitablement, avec le temps, une institution perçue comme distante, arrogante et imperméable aux aspirations populaires. Et une institution ainsi perçue devient, qu’elle le veuille ou non, le meilleur argument des ennemis de l’Europe.


Réformer la Commission européenne, introduire une véritable élection à sa tête, c’est donc non seulement rendre l’Europe plus juste, c’est aussi la rendre plus solide. Car une Europe choisie est une Europe défendue.


L’heure des blocs continentaux.


Nous vivons dans un monde de plus en plus instable. Les tensions entre les États-Unis et la Chine redessinent l’économie mondiale, la guerre est revenue sur le continent européen, les enjeux énergétiques, numériques, industriels et militaires deviennent chaque année plus stratégiques. Dans ce contexte, aucun pays européen, pas même la France ou l’Allemagne, ne pourra durablement défendre seul ses intérêts. Aucun pays européen n’a jamais gagné en influence en s’isolant de ses voisins. L’Europe n’est pas un luxe. Elle est devenue une nécessité.


Une Europe choisie plutôt que subie.


Le Brexit a démontré qu’il était possible de sortir de l’Union européenne, mais il a également démontré à quel point il était difficile d’en assumer les conséquences. La véritable question qui se pose aujourd’hui à la France n’est donc pas de savoir comment quitter l’Europe. C’est de savoir comment construire une Europe plus démocratique, plus efficace et plus respectueuse des peuples qui la composent.


On ne répondra pas au populisme par moins d’Europe. On y répondra par une Europe que les citoyens auront réellement choisie. Ni le repli national, ni le statu quo technocratique. Mais une Europe réformée, plus transparente, plus proche, plus légitime. Une Europe qui ne demande plus seulement d’être acceptée, mais qui mérite d’être défendue.


Car dans un monde dominé par les grandes puissances continentales, le danger n’est pas que l’Europe soit trop forte. Le danger serait qu’elle devienne trop faible. Et dans un monde qui vient, une Europe que ses propres citoyens ne défendent plus n’aura aucune chance de peser face aux grandes puissances qui, elles, savent très bien ce qu’elles veulent.


L’Europe n’est pas trop grande pour être démocratique. Elle est encore trop technocratique pour être aimée.

 
 
 

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